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PHILIPPE BARRE – DARWIN

Philippe Barre - Darwin

Entrepreneur visionnaire et anticonformiste, Philippe Barre a investi toute sa fortune dans le projet d’écosystème Darwin à Bordeaux. Un lieu insolite de 20 000 m2 destiné aux activités éco-créatives accueillant une pépinière d’entreprises, des espaces de coworking, un restaurant bio, une ferme urbaine, un club nautique et bien d’autres entités.

Où as-tu grandi ?

Je suis né sur la rive droite de Bordeaux à Ambarès-et-Lagrave entre la Dordogne et la Garonne. C’est de là que vient mon attachement au fleuve, où plutôt à la rivière comme disaient les anciens. Et à l’âge de 4 ans, je suis parti vivre avec mes parents sur Arcachon.

Tu rêvais de faire quoi ?

Quand j’étais tout petit je voulais être coiffeur, ça n’a pas duré longtemps… et après archéologue. A l’âge de 13 ans j’ai fait un stage d’archéologie et ça m’a dégoûté parce que je ne pouvais pas garder ce que je trouvais. Après, j’ai eu envie d’être architecte, mais j’étais trop mauvais à l’école et donc j’ai voulu être graphiste/designer.

Philippe Barre Darwin Bordeaux

Quelles études as-tu suivi ?

Après le bac, je suis parti à Bordeaux. J’ai fait quelques tentatives d’études qui n’ont pas marché comme prépa Sciences Po ou Tech de Co. Je suis donc parti à Boston pour faire des études dans le marketing mais au bout d’un an  je suis revenu à Bordeaux pour des questions de cœur. Je suis rentré aux Beaux Arts mais ça ne m’a pas du tout plu.

C’est très varié comme parcours ?

C’est vrai… mais j’ai tout commencé et je n’ai rien fini. Je n’étais pas fait pour les études en France. Par contre aux États-Unis j’ai adoré. Notamment, le travail de groupe, les profs qui n’ont pas de jugements comme en France, qui acceptent les gens différents, de tout horizon. Alors qu’en France il faut être dans le moule, et moi je n’étais pas dans le moule.

C’est à cette époque que tu as créé ton agence de com ?

Oui, à 23 ans, avec mon cousin et mon pote, on a créé Inoxia, une agence de multimédia. C’est comme ça qu’on disait en 95. On était au tout début de l’ère internet, on faisait partie des pionniers en France.

écosysteme Darwin - Bordeaux

Et pourtant vous étiez l’anti start-up par excellence ?

On était à la campagne, à Ambarès, on n’était pas dans les lieux clinquants de Bordeaux. A l’époque les boîtes de la nouvelle économie qui se montaient sur Bordeaux avaient dans leurs bureaux les horloges Bordeaux, Sydney, New-York, Tokyo, et nous, en réaction, on avait Ambarès-et-Lagrave, Knokke-Le-Zoute et Palavas-les-Flots avec les trois mêmes heures. On n’adhérait pas du tout à ce côté « on va lever des millions ». On était dans une démarche beaucoup plus frugale, beaucoup plus mesurée, on faisait attention à la dépense, on évitait de chauffer trop l’hiver, on se couvrait, l’été, on n’avait pas de clim donc on bossait en caleçon.

« Quand je laissais la porte ouverte, ma grand-mère me disait : « tu chauffes la rue ».»

C’était dans un souci d’écologie ou d’économie ?

Les deux, j’ai toujours été sensibilisé à ça pour des raisons multiples. D’abord parce que je viens d’une famille avec des valeurs terriennes et paysannes. Quand je laissais la porte ouverte, ma grand-mère me disait : « tu chauffes la rue », ce n’était pas pour des raisons écologiques mais pour des raisons d’économies. C’était une génération qui a connu la guerre et qui faisait attention, comme beaucoup de nos grands parents.

Et puis, j’ai découvert l’écologie à 9 ans, lors d’un voyage en Allemagne où j’ai eu très honte d’être français. J’ai découvert le tri sélectif dans la cuisine de la famille où j’étais. J’ai encore l’image en tête. Il y avait le papier aplati empilé dans un carton, les boîtes de conserves métalliques rincées et triées, les bouteilles de verres rangées… Ça m’a beaucoup marqué. J’ai eu l’impression de faire partie d’un peuple arriéré, de ne vraiment pas être moderne.

Enfin, il y a eu le surf. Quand Tom Curren a lancé Surfrider Foundation, c’était naturel chez moi, en tant que surfeur, de faire partie de l’association. Je suis aussi adhérent à Green Peace depuis de nombreuses années.

Darwin éco-système Bordeaux

Comment es-tu passé de l’agence de com à Darwin ?

Je me sentais à l’étroit dans Inoxia et j’avais envie de créer un incubateur de projets qui mette les enjeux de développement durable, les enjeux environnementaux et sociaux au cœur des projets de l’entreprise. Je recherchais un lieu de 1500 m2 environ, 400 m2 pour Inoxia et le reste pour héberger des entreprises et des ONG porteuses des mêmes valeurs. J’ai repéré plein de bâtiments, dont la caserne Niel en 2006 mais elle venait d’être rachetée par la communauté urbaine de Bordeaux et devait être rasée.

Comment ça s’est concrétisé ?

Bordeaux candidatait en 2008 pour être la capitale européenne de la culture en 2013 et nous a proposé de faire notre projet de « centre d’affaires écolo » à la caserne Niel. On ne faisait pas partie des projets phares et pourtant Bob Scott, le Président du jury des villes candidates a confié à Alain Juppé qu’il ne savait pas si Bordeaux allait gagner mais que Darwin était le meilleur projet qu’il avait vu parmi toutes les villes candidates. C’est comme ça que Jupé nous a historiquement soutenus, il a eu le nez de sentir qu’il fallait nous laisser faire et qu’il y avait de l’avenir dans notre projet.

Philippe Barre Darwin Bordeaux

« J’ai toujours été persuadé qu’on était plus forts à plusieurs. »

Pourquoi avoir décidé de vous installer dans un lieu partagé avec d’autres personnes ?

J’ai toujours été persuadé qu’on était plus forts à plusieurs et que ça permettait de coûter moins cher. Au lancement d’Inoxia, le local qu’on a investi était une ancienne salle de sport. On dormait dedans, on avait nos chambres dans les vestiaires, on avait un comptoir avec une cuisine, notre table de pingpong, on jouait au foot à l’intérieur, c’était vraiment un lieu de vie. Du coup, très rapidement il y a d’autres copains à nous qui ont monté leur boîte qui sont venus squatter chez nous. C’était un repère, on a tout de suite eu ce modèle hyper collectif, très auberge espagnole.

Quelle a été votre première réalisation à la caserne ?

La première chose que l’on a faite à la caserne est d’ouvrir un skatepark en 2010. On a fait ce que l’on appelle de la « transgression positive » c’est-à-dire qu’on n’avait pas les autorisations pour le faire mais on l’a fait quand même parce qu’on pensait que ce qu’on faisait était bien. Aujourd’hui le skatepark de Darwin est le plus grand skate club de France avec 2500 membres. Si on avait attendu toutes les autorisations pour commencer, on aurait rien fait et Darwin n’existerait pas. Il ne faut pas hésiter à agir. Il y a une phrase en anglais qui dit :  « Who dares wins » *.
*qui ne risque rien, n’a rien

Tu as investi toutes tes économies dans ce projet. Était-ce un pari fou ou un risque calculé ?

Oui ça a été un risque. Je n’avais pas l’argent pour faire ce que l’on a fait aujourd’hui. Mais ça a toujours été un risque mesuré et raisonné.

Locaux Darwin Bordeaux

Comment as-tu réuni les fonds supplémentaires à la réalisation du projet ?

J’ai investi tout mon argent pour financer l’ingénierie de départ, des bureaux d’études, les architectes, … Ensuite, j’ai fondé un fonds d’investissement qui s’appelle Archipel pour faire l’achat du terrain et l’emprunt bancaire. Je suis allé chercher des chefs d’entreprises et leur ai proposé de placer leur argent dans un fonds d’investissement socialement responsable plutôt que d’investir en bourse. Grâce à Archipel nous avons pu faire un emprunt de 10 millions d’euros et sauver la caserne qui devait être détruite.

Combien de structures cohabitent à Darwin aujourd’hui ?

On a 150 entreprises, soit plus de 400 personnes qui travaillent ici. Majoritairement des petites entreprises, des indépendants, des entreprises de 2 à 5 salariés, qui représentent un chiffre d’affaires cumulé de 60 millions d’euros.

Comment sont sélectionnées les entreprises qui souhaitent s’implanter à Darwin ?

Il y a un état d’esprit à respecter. Il faut accepter la mutualisation, accepter de jouer le jeu de plus de frugalité et d’économies d’énergie. On a un monitoring de nos dépenses énergétiques, ressources en eau, mobilité qui permet à tous les Darwiniens de suivre la consommation énergétique du lieu.

Darwin Bordeaux

Un conseil pour inciter les entreprises à s’investir dans le développement durable ?

Il faut avoir un peu plus le sens de la responsabilité. Il faut arrêter de penser que tout doit venir de l’Etat, tout doit venir des autres. La responsabilité vient d’abord de soi-même. Il faut repousser les limites de la responsabilité sociale, écologique et culturelle le plus loin possible que ce soit dans son pays, sur son territoire, dans son quartier ou même dans son îlot de bâtiment. Si vous ne changez pas de culture maintenant, dans 20 ans vous n’existerez plus.

« Il faut chercher à s’adapter en permanence et refuser le confort, parce que le confort tue. »

C’est quoi pour toi une entreprise innovante ?

C’est une entreprise qui accepte de ne plus tout posséder, de partager pour être plus dans l’usage que dans la possession. Je crois en l’interdisciplinarité et en l’hybridation des activités. Il faut chercher à s’adapter en permanence et refuser le confort, parce que le confort tue. Il faut sortir de sa zone de confort le plus régulièrement possible, c’est la clé de l’innovation, de l’adaptation et du rebond.

Philippe Barre Darwin

De nombreuses entreprises des Action Sports ont fait le choix de se recentrer sur leurs fondamentaux, tu trouves ça bien ?

Si c’est réel, oui. Je ne supporte pas l’hypocrisie qu’ont certaines marques face à la responsabilité qu’elles ont vis-à-vis des gamins. On doit avoir des valeurs de respect de la nature, de respect des autres, arrêter avec le localisme et savoir partager notre passion et notre sport. J’étais à l’eau à Guéthary dimanche matin et j’ai été frappé sur un spot comme Parlementia, les anciens font régner un respect qui m’a beaucoup plu et je trouve que ce sont des choses dont on devrait un peu plus s’inspirer.

On vous demande régulièrement d’aller faire du Darwin ailleurs, est-ce que ça vous tente ?

Certainement pas. Si on est  arrivés à réaliser ce projet c’est parce qu’on est d’ici. J’ai plutôt tendance à penser qu’on est une brique d’un logiciel libre mondial de la rénovation urbaine. Je me suis laissé inspirer par d’autres lieux à Lisbonne, Berlin, San Francisco, en Angleterre, au Danemark pour faire ce qu’on a fait ici. Dali qui disait « il n’y a pas de création sans copie ». Je veux que les gens puissent venir à leur tour s’inspirer chez nous pour construire leur propre projet mais ne pas dupliquer le concept de manière copier-coller.

écosysteme Darwin - Bordeaux

La prochaine étape c’est quoi ?

On a lancé le club nautique « Les marins de la lune » au chantier de la Garonne. C’est un ancien chantier naval qu’on est en train de réactiver, avec un projet de glisse plus conséquent autour des sports nautiques doux. Mais chut, on ne peut pas en dire plus pour le moment…

DEEP INSIDE…

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Darwin

*

Interview : Stéphanie Godin et Adeline Bettinger

Photos : Adeline Bettinger

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10 commentaires

  1. Natalia dit

    Bonjour vous!
    Beau, intéressant et créatif… Merci
    De mon côté je fabrique au crochet des objets divers en réutilisant des sacs en plastique. Cela pourrait-il se connecter ds votre esprit? Au revoir

    J'aime

      • Natalia dit

        Bonjour! País de site web pour le moment, que des photos et des ateliers que j’anime de temps à autre. Comment puis-je vous les faire parvenir?
        Merci bcp!!

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  2. duclos dit

    je ne suis pas de Bordeaux mais quel espoir de voir une pouponnière d’idées et de personnes créatives tout cela dans le respect et le partage. Cela suscite mon enthousiasme et malgré ce monde qui est dépossédé de ses valeurs humaines je me dis qu’il y a de l’ESPOIR de L’ESPERANCE; Alors merci de continuer et de faire bouger les lignes surtout celles des valeurs humaines.

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    • Merci Patricia, à travers le blog Insideurosima, nous nous efforçons de mettre en lumière des personnes inspirantes et des initiatives exemplaires. En espérant qu’elles pourront en inspirer d’autres.

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  3. ¨Sandrine Gaëstel dit

    Ancienne Bordelaise et Arcachonaise de souche je suis admirative du parcours de Darwin dont nous essayons de nous inspirer humblement à La Fontaine Coworking à Agen que j’ai aidé à créer. J’aime votre mixité, votre intelligence et votre refus des cadres étouffants ce qui finalement pousse à la créativité. Oser et réussir. A bientôt

    Aimé par 1 personne

  4. Christine TOISON dit

    Comme les mots sont importants pour dire ce que nous faisons:

    Vous êtes pour moi inspirants à plus d’un titre: créer mais faire du beau du ensemble et avec du rythme, c’est simplement fantastique!
    Darwin porte toi bien et si je passe du côté, je ne manquerai pas la rencontre!

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